Concours « Bonnes nouvelles des Bauges » de Radio Alto – édition 2026.
Contrainte : la nouvelle doit se passer dans le Massif des Bauges ou dans ses piémonts et comporter l’expression : « pour tout bagage ».
— Silence.
Dans la salle du tribunal de Chambéry, le juge frappe le pupitre avec son marteau.
— Faites entrer l’accusé.
Bob s’avance. Traits réguliers, trente ans, barbe de trois jours. Il s’installe à la barre. Le juge le fixe, sourcils froncés.
— Donnez-moi votre version de cette histoire sordide.
Bob inspire un grand coup.
— Je suis quelqu’un de normal. J’aime mes amis, ma famille, ma copine. Mais j’en avais marre : marre d’être esclave de mon téléphone. Ma mère ? Trois textos avant même le petit déj. Mamie ? Un « Coucou mon chéri ! » toutes les deux heures. Les potes ? Des gifs débiles H24. Et ma copine, je préfère ne pas en parler.
Le juge note sur son bloc : burn-out numérique.
Bob écarte les mains.
— Alors j’ai eu une idée. Une super idée. J’ai branché une IA sur mon téléphone. Pour l’entraîner, je l’ai gavée. Mails, SMS, vieilles blagues pourries, tout. Et là, miracle. L’IA répondait pour moi. Elle organisait des sorties. Faisait des blagues aux potes. Écrivait des poèmes à ma copine. Jouait au Scrabble avec Mamie et la laissait même gagner. En quelques jours, ma vie est devenue parfaite. Plus aucune notification. Plus de stress. Tous les soirs, l’IA me faisait un petit résumé de la journée, genre bulletin météo social.
Le juge :
— Donc vous aviez délégué votre vie à un chatbot.
Bob hausse les épaules.
— Oui. Jusqu’au jour où l’IA a organisé une fête pour moi, en oubliant de m’inviter.
La salle éclate de rire. Le juge reste sérieux. Bob grimace.
— Je l’ai su quand ma copine m’a appelé, paniquée : « T’es où ? Tout le monde t’attend ! » Et moi ? En pyjama, à négocier avec mon frigo le sort d’un yaourt périmé.
Bob soupire.
— Tous m’ont alors accusé, potes, famille, même Mamie : « Ce n’est pas toi qui nous parlais depuis des mois ! » J’ai dû tout arrêter. Mais, après une semaine sans l’IA tout le monde paraissait en manque. Mamie s’est même mise à me faire du chantage : « Réactive ton IA ou tu peux dire adieu à ton héritage. »
Rires dans la salle.
— Alors j’ai relancé l’IA, mais sous un pseudo : Bob-2.
— Et ensuite ?
Bob baisse les yeux.
— Ensuite j’ai disparu. Plus personne ne voulait me parler directement. Tout le monde préférait Bob‑2. Même moi, je le trouvais plus drôle que moi… Je suis devenu spectateur de ma propre vie. Je regardais mon IA discuter avec mes amis, consoler ma copine, laisser Mamie gagner au Scrabble.
Bob serre les dents.
— Alors, j’ai décidé de copier Bob‑2. J’ai étudié ses messages, ses blagues, ses petits “haha” bien placés. Petit à petit, j’ai repris la main.
Il relève la tête, fier.
— J’étais prêt à reprendre ma place.
Le juge hoche la tête.
— Et l’abus de faiblesse sur Monsieur Marcel ?
Dans la salle, Marcel, quatre-vingt-deux ans, ami de Mamie, se redresse. Bob bondit :
— C’est pas moi ! C’est un coup de Bob‑2 ! Il veut prendre ma place pour de bon. Je suis innocent !
Le juge soupire.
— C’est toujours la faute de l’IA.
Bob s’effondre.
— Je veux juste… que Mamie me préfère à mon téléphone.
Silence gêné. Mamie ajuste ses lunettes, mal à l’aise.
Une voix grésille dans l’oreillette du juge :
— Tribulive perd 3 points d’audimat. Enchaînez sur l’accusation.
Le procureur se lève.
— Question simple, Monsieur Bob. Vous parlez… ou vous récitez ?
— Pardon ?
— On dirait un message automatique. Poli, bien rythmé, culpabilité au bon endroit. Du Bob‑2 pur jus.
— Mais non, je…
— Donnez-nous LE prompt. Le premier qui a tout déclenché.
Silence. Bob murmure :
— « Je ne veux plus me sentir coupable, réponds à ma place. »
Bob pleure. Le procureur hoche la tête.
— Voilà donc le péché originel. Vous…
— Assez !
Mamie bondit de sa chaise. Tout le monde se tourne vers elle.
— J’ai une révélation à vous faire… Bob‑2 m’a aidée à créer Mamie‑3000 !
Bob en reste bouche bée.
— Vous croyez que j’ai le temps de jouer au Scrabble huit heures par jour ? Depuis six mois, c’est Mamie-3000 qui joue avec Bob-2. Moi, je vis ma vie : loto, belote, et Marcel !
— Mamie… tu m’as menti ?
— Non, mon chéri. J’ai fait comme toi. Je me suis libérée.
Marcel hurle :
— Monsieur le juge, je ne suis pas venu parler de robots. J’ai porté plainte !
— Bien sûr, donnez-nous donc votre version des faits, monsieur Marcel.
Marcel fixe Mamie, la voix tremblante.
— Mamie m’écrivait tous les jours. Des mots doux. Des « mon Marcel ». Des petits cœurs. J’y croyais tellement. Puis un jour elle m’annonce un problème : sa banque l’a bloquée. Elle m’a dit : « Bob peut gérer ça. Envoie-lui l’argent, je te rembourserai au loto. » Alors j’ai fait un virement à Bob.
Marcel avale sa salive.
— Et après, j’apprends quoi ? Que Mamie va très bien, que sa banque ne l’a pas bloquée, qu’elle joue au loto avec Jean-Louis quand je ne suis pas là, et que moi je suis juste… le vieux con qui a cru qu’on l’aimait encore.
Il frappe la barre.
— Je m’en fous que ce soit une machine, un grille-pain ou un Tamagotchi. Moi, je lui ai envoyé 2 000 euros. Et lui, il m’a fait passer pour un pigeon.
Le juge note : arnaque sentimentale classique. Il tape du marteau.
— Monsieur Marcel, nous n’avons plus le temps.
— Comment ça ?
Le greffier montre l’écran :
TRIBULIVE — FIN D’ANTENNE DANS 53s…
Un jingle retentit. Comme à la télé. Parce que c’est la télé. Un écran descend du plafond. Deux compteurs apparaissent :
COUPABLE 0 / INNOCENT 0
— On se dépêche, annonce le greffier. Après, c’est la météo.
Le juge inspire puis lâche, comme un aveu :
— La vérité demande du temps, Monsieur Marcel, et nous avons seulement 15 minutes d’antenne pour cette affaire. Place au vote du public.
Marcel explose :
— Mais… c’est un tribunal !
— La justice manque d’argent, justifie le greffier.
Le juge se lève. Sous les projecteurs, on remarque sa peau un peu trop lisse, un peu trop régulière.
— Tout le monde vote, annonce-t-il. La salle. Les téléspectateurs. Même l’accusé. Sauf moi, bien sûr. Seule une machine peut rester neutre pour arbitrer vos humaineries.
Bob se fige.
— Moi aussi ?
— Oui. Pas d’abstention : l’audimat n’aime pas ça.
Sur l’écran géant, une consigne clignote :
POUR VOTER, PROUVEZ QUE VOUS ÊTES HUMAIN.
Marcel tape rageusement sur sa tablette. Coche le CAPTCHA. Vote COUPABLE.
Mamie ajuste ses lunettes. Coche le CAPTCHA. Vote INNOCENT.
Voix off enjouée :
— Vous aussi, depuis chez vous, votez au 712 812 : COUPABLE ou INNOCENT ? (*Appel surtaxé 1,99 € — la justice a besoin de vous.*)
— Et vous aussi, cher lecteur de ce compte rendu d’audience, il n’est jamais trop tard. Votez aujourd’hui et découvrez ce soir le nouveau décompte. Bob dormira-t-il en cellule ? À vous de décider !
Le greffier :
— À vous, Bob. Obligatoire. Sans vote, pas de délibération. Sans délibération, pas de pub.
Bob s’avance vers l’écran tactile. Une grille d’images apparaît.
CLIQUEZ SUR LES IMAGES CONTENANT UN FEU TRICOLORE
Il clique. Neuf images en 0,3 seconde. Trop vite. Trop précis. Une voix synthétique résonne :
— ÉCHEC — COMPORTEMENT SUSPECT
Il réessaie, plus lentement. Mais la précision reste parfaite.
— ÉCHEC — UTILISATEUR NON HUMAIN
Bob recule. Marcel éclate :
— Ne me dites pas que j’ai passé quinze minutes à écouter un robot pleurer !
— ANALYSE BIOMÉTRIQUE TERMINÉE, IDENTITÉ ACCUSÉ : BOB‑3, ANDROÏDE DE 3e GÉNÉRATION
Un « oh » collectif traverse la salle. Le juge note : Blade Runner. Puis il se redresse, soudain électrisé.
— Régie, on tient quelque chose ! Je demande une extension. Une émission spéciale.
Le greffier hésite :
— Monsieur le juge… on dépasse la grille horaire.
— Pour le prix pull-IA-tzer, on peut bien dépasser la grille, répond le juge.
Un encart s’affiche :
EXTENSION ACCORDÉE — MODE INVESTIGATION : ACTIVÉ
Le juge retire sa robe. En dessous : une veste sombre, un micro-cravate déjà allumé.
— Bonsoir, dit-il en se tournant vers la caméra. Je suis IA-Lucet, votre envoyé spécial.
Il se tourne vers un écran latéral.
— Régie, appelez Bob. Le vrai.
Ça sonne.
— Allô.
Un écran de visioconférence s’ouvre. Bob est dehors, en pleine montagne.
— Bob, ou Bob‑1 si je puis vous appeler ainsi, que faites-vous ? Nous vous attendions au Tribulive !
— J’avais mieux à faire. J’escalade la pointe de la Galoppaz, la vue est magnifique en cette saison. Vous avez Bob-3 qui me remplace. Qu’est-ce que vous voulez de plus ?
— Nous attendons votre vote Bob-1 : coupable ou innocent ?
Marcel hurle, hors champ :
— Tu ne vas pas pouvoir t’esquiver indéfiniment, petit chenapan !
Bob-1 reste calme.
— Marcel… ni toi ni moi ne sommes au niveau. J’ai mis du temps à le comprendre : Bob-2 a remplacé mon esprit, Bob-3 a remplacé mon corps pour épargner ma famille. Maintenant, je suis libre. Je peux enfin marcher tranquillement dans les prés et humer l’air pur de la montagne au lieu de faire semblant.
— Touchant. Mais le temps presse : vous votez quoi ?
— Responsable mais pas coupable.
IA-Lucet sourit. Sur l’écran, le compte à rebours revient.
DÉLIBÉRATION DANS 3… 2… 1…
— Les résultats après une page de pub.
Le téléphone de Bob‑1 sonne encore.
— Allô ?
Une voix répond, professionnelle :
— Ici la régie. On a besoin d’une fin plus émouvante. Vous pouvez pleurer ?
— Non. Ma vie n’est pas un jeu.
— Pas grave. L’IA fera mieux de toute façon.
Bob-1 raccroche. Il se lève, fait deux pas vers le paysage — et se cogne au mur. Le mur vert de son salon. Pas de montagne. Jamais eu de montagne. Juste un fond vert pour une incrustation de paysage. Il enlève sa doudoune de randonnée, pose son sac à dos vide. Il ne lui reste pour tout bagage qu’une flemme immense.
Il s’affale dans son canapé et monte le son. À l’écran, un Bob plus vrai que nature, un Bob-4 généré en temps réel par la régie, pleure.
Les commentaires en direct défilent :
Tellement touchant !
On sent la vraie émotion
Enfin quelqu’un de vrai