Écologie + Nouvelle

Ainsi soit-il

Texte réalisé pour le concours de nouvelles SolarPunk du Low-tech Journal 
« Proposez un texte de science-fiction optimiste et parsemé de low-tech ».
https://www.lowtechjournal.fr

Le solarpunk est un mouvement littéraire et politique. La science-fiction solarpunk, comprenant romans, nouvelles et poésie, explore des solutions aux enjeux sociaux et environnementaux avec optimisme.

 
  • Allez, avance… Non mais je rêve, il a encore loupé la perche !

Si je n’avais pas ma valise sur mon vélo cargo je l’aurais montée à pédale cette côte. Plus besoin de vélos électriques avec les remontées mécaniques m’avait dit le vendeur. Enfin aujourd’hui, un biclou élec high tech ça m’aurait bien servi, car avec des gus pas doués de la sorte je vais finir par louper mon avion.

  • Allez… Une occasion par an de partir, ça ne se rate pas ! 

Depuis le temps qu’on me bassine avec Madère, il faut que j’aille voir cette île de mes propres yeux. Ça y est, c’est à moi. J’attrape la perche, du premier coup, et je me laisse porter à vive allure dans la montée. Il va me falloir quelques minutes pour rejoindre la grande éolienne, point culminant du tracé. Enfin, je peux me détendre. Ça me stresse toujours ces queues.

Je dépasse un hangar sur lequel est peint un vieux graffiti délavé : “Des millions d’euros pour du vent”. Un vestige du combat perdu des militants pro choix mais le hasard a parlé. La colline a été tirée au sort. Ainsi soit-il. Ce remonte pente a d’ailleurs été installé pour compenser le désagrément que cette majestueuse turbine à vent cause aux riverains. En arrivant tranquillement en haut des 100 mètres de dénivelé, je trouve le deal plutôt satisfaisant ! Enfin, je n’habite pas à côté. Bon, zou, Orly n’est plus qu’à quelques kilomètres. En avant la descente.

Je gare mon vélo dans le grand parking couvert près de l’aéroport. Je grimpe 4 à 4 les marches de la tour sud. Je clipse ma valise sur le câble “Terminal C ». J’accroche ma poulie et hop je me lance dans le vide. ZZZZzzzzzZZZZ… J’adore ces tyroliennes, ça me rappelle mon enfance.

Le câble me dépose directement dans le duty free du terminal C. On s’y sent tout de suite bien avec ce tapis rouge et cette petite voix qui chuchote : 

  • Une promenade au jardin est un bonheur simple. L’odeur d’une Rose à peine éclose, la délicatesse d’un brin de Muguet, la fraîcheur d’une feuille de Verveine.

J’empoigne un testeur de “Eau Fraîche Chèvrefeuille”, par Yves Saint Laurent et me parfume. C’est gratuit. Je file.

Je passe devant un Courtepaille on-the-go. Je m’arrête. Le vélo, ça creuse. Je sors une pièce de monnaie de ma poche. Je la jette en l’air : face. Ce sera l’option végan cette fois. Ainsi soit-il. Je n’arrivais pas à freiner ma consommation de viande mais avec cette routine, maintenant j’apprécie davantage manger une cuisse de poulet quand je tombe sur pile.

J’arrive finalement pile à l’heure devant l’autel du Destin. C’est magnifique. Je me sens minuscule devant la gigantesque coupole qui me surplombe. Les scènes représentant la beauté du sacrifice aléatoire pour le bien commun n’ont rien à envier aux fresques de la chapelle Sixtine. L’aumônier me fait signe d’avancer. Je suis rejoint par une femme qui doit avoir à peu près mon âge. Devant la stèle, l’aumônier me demande de choisir.

  • Face, dis-je.

L’aumônier se tourne vers la femme pour recueillir son consentement. Après un bref geste de tête de sa part, il lance d’un coup sec du pouce une pièce en l’air. Flip, flip, flip,flip, flip, flip  – le temps se suspend –  flap. La pièce retombe dans la paume gauche de l’aumônier. Il la retourne sur le dos de sa main droite.

  • Pile, annonce-t-il.
  • Ainsi soit-il, entonnons-nous en chœur, la femme et moi.

L’aumônier me fait signe de contourner l’autel par la gauche. La femme, elle, file déjà vers le check-in sur la droite. J’empoigne ma valise et m’exécute, fier de mon sacrifice, fier de participer à l’effort collectif pour diminuer le trafic aérien par 2. Et puis, même s’il n’y a pas de Madère pour moi cet été, je suis tout excité à l’idée de ce que le destin m’a réservé comme contre-aventure.

J’arrive au comptoir des compensations. L’hôtesse m’accueille chaleureusement et se lance dans un discours emphatique. Justice, équité, simplicité, le hasard est la solution la plus efficace pour faire accepter la sobriété aux citoyens. Après l’échec de la mise en place des quotas CO2 impliquant toujours plus de bureaucratie, après tout ce temps perdu à écouter les Chimères de l’intelligence artificielle supposée trouver des solutions à notre place, la solution low tech et durable du hasard s’est imposée en douceur. Nous sommes tous égaux devant pile ou face, le riche et le pauvre, le puissant et le faible. C’est la valeur sacrée qui nous a conduit à accepter les sacrifices nécessaires. C’est le rituel ultime qui nous a enfin permis d’entamer notre mue écologique et sociale. 

Et en même temps, continue l’hôtesse, c’est très sain et tout à fait humain de vouloir une rétribution immédiate en contrepartie de votre voyage avorté. Chez Fantasia Park, nous vous proposons un espace de jouissance totale, et, pour être sûr que vous ne souffrirez d’aucune contrainte à votre émancipation, l’anonymat est ici garanti.

L’hôtesse me tend la charte “Ce qui se passe sous Orly, reste sous Orly”. Pendant que je signe le document, elle me présente les options de compensation disponibles. “Dans les 12 hectares du complexe installé sous l’aéroport d’Orly vous trouverez forcément quelque chose vous convenant”, me dit-elle.

Il y en a effectivement pour tous les goûts. L’ingéniosité développée pour étouffer notre frustration est exceptionnelle. Fantasia Park est une réussite, à la fois écologique mais aussi économique. Le capitalisme digère vraiment tout. La perte de PIB découlant de la réduction du trafic aérien a été plus que 10 fois compensée par les revenus du parc de loisir dédié à la satisfaction de nos désirs inassouvis. Le gouvernement se félicite d’avoir trouvé la croissance verte mais il existe encore des voix dissidentes. La gauche dénonce le laxisme d’une réforme qui ne va pas assez loin pour la sauvegarde de l’environnement. Elle demande plus de sobriété. Mais lors de la dernière campagne, son programme frugal du “lancer de dés où il fallait obtenir au minimum un 5 pour pouvoir prendre l’avion n’a pas été choisi par les électeurs.

  • Je vais prendre la formule “black-box adventure” avec l’immersion totale dans le noir pendant 48 heures, dis-je.
  • Ainsi soit-il, conclut l’hôtesse, suivez les lignes noires et rendez-vous au bloc 37d.

Je descends dans les entrailles de l’aéroport. C’est immense. Arrivé à destination, je suis accueilli par une infirmière. Je passe quelques tests médicaux. Tout est OK. L’infirmière m’escorte ensuite vers le sas d’introduction. Le process est magnifiquement orchestré.

Je dépose l’ensemble de mes vêtements dans un casier. Je passe le sas et me retrouve, nu, devant 26 portes portant chacune une des lettres de l’alphabet. Je choisis la porte W. J’entre. 

Je me sens tout de suite bien. Il fait agréablement chaud. L’air est délicatement parfumé. Je respire profondément et j’avance dans le noir à tâtons. Une douce musique balinaise résonne au loin. Déjà en transe, je sens une main douce me caresser la main. Vive les vacances.

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