Écologie + Nouvelle

95%

Nouvelle écrite pour le concours « Bonnes nouvelles des Bauges » de Radio Alto – édition 2022.

Contrainte : la nouvelle doit se passer dans le Massif des Bauges ou dans ses piémonts et comporter le mot :  « Tigre ».

 
  • NOUS SOMMES LES 100%,
    PAS DE MÉLANGE DE SANG POUR CENT !

Je perçois les slogans de la manifestation devant la mairie de Thoiry mais cela ne me touche pas, je suis tellement heureux en ce jour. Je vais enfin pouvoir me marier avec Nénette. Elle est là, si belle devant moi, le teint rosé, les yeux en amande. C’est une locale, elle vient d’une petite ferme de Puygros. Je l’ai rencontrée à la foire des Aillons. Je ne pensais pas aimer les rondeurs mais comme on dit : l’amour rend aveugle.

Je m’avance devant M. le Maire.

Je me sens rempli d’un immense bonheur. Fier de l’évolution de ma race, fier de mon époque. Je suis à ma place. M. le Maire entame la cérémonie.

  • Nous sommes tous réunis ici pour célébrer le mariage de Nénette et Jonathan…

Si on m’avait dit il y a 5 ans que je me marierais avec une truie ! 

Tout a commencé quand ma mère est morte. J’étais si triste et mon ex-femme ne l’a pas supporté. Elle m’a quitté en emmenant notre fille. Je me suis alors retrouvé seul dans ma grande maison. La solitude, je n’aimais pas et j’avais de la difficulté à trouver une nouvelle compagne de route. Nénette était disponible, je me suis dit pourquoi pas.

J’ai tout de suite aimé marcher avec Nénette. Revenir au vrai, à la nature. J’ai découvert une vraie belle présence, elle n’est jamais happée par son téléphone, elle est entièrement là. Écoute, patience, simplicité, pas de grands débats, pas de sous-entendus. J’ai mis du temps à déconstruire mon humanité. Je n’y croyais pas moi-même mais je suis tombé amoureux. Encore une fois, elle est restée très simple lorsque j’ai reconnu mon animalité en lui avouant mon amour. Puis, tout s’est fait naturellement. Elle a tout de suite accepté ma fille, pas comme ces belles-mères humaines jalouses. Et nous voilà maintenant à la mairie à écouter le discours de M. le Maire.

  • On ne naît pas animal, on le devient. Il s’agit de respecter la personnalité de l’autre et d’accepter sa différence, de se faire confiance et de rester à l’écoute surtout dans les moments difficiles. 

Il n’y a encore pas si longtemps, on ne pouvait pas se marier avec un Cochon. Cette avancée sociale majeure a été rendue possible par les découvertes scientifiques concernant l’ADN. Depuis 1869, nous savons que l’homme partage avec toutes les espèces animales le même matériel génétique, mais il a fallu attendre plusieurs siècles pour que cette subtilité change les mentalités de toute la société.

Chez les humains, le patrimoine génétique des hommes et des femmes divergent de 300 gènes, soit près de 1%. L’écart peut paraître minuscule, mais il est presque aussi grand que celui qui sépare le genre humain des Grands Singes, soit 1,5%. Il y a donc presque autant de distance, génétiquement parlant, entre la femme et l’homme qu’entre les Primates et Homo sapiens. C’est cet argument qui a permis la reconnaissance du premier mariage antispéciste, entre l’Homme et les Grands Singes qui partagent plus de 98,5% du génome humain.

  • Cette maison qui nous rassemble sous le ciment des mots Liberté, Égalité, Fraternité, est aujourd’hui le théâtre de votre engagement public, poursuit M. le Maire.

Le chiffre arbitraire de 98,5% n’a pas tenu longtemps, le seuil est rapidement descendu à 95% pour inclure les Petits Singes et les Cochons. On peut noter que, très tôt, la sagesse de certaines religions avait déjà interdit de manger du Cochon, non parce qu’il est diabolique ou sale comme certains aimeraient nous le faire croire, mais parce que ce serait presque être cannibale, le Cochon nous ressemble tellement.

Pour des raisons universalistes évidentes, le seuil est ensuite tombé à 80% pour ouvrir le mariage aux Grands Mammifères. Je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour les Tigres qui ont été discriminés car ils “mangeaient” les petits enfants. Il n’y a vraiment eu en réalité que très peu d’accidents, plus d’enfants ont en fait été tués par l’Homme que par le Tigre. Cette campagne de zoophobie à leur égard relevait d’un parti pris évident.

  • PAS DE BAGUE AU DOIGT POUR LES ONGULÉS,
    PAS DE MARIAGE ENTRE ESPÈCES MÉLANGÉES !

Un militant spéciste s’infiltre dans la Mairie en scandant des slogans. Il avance entre les rangées et monte sur l’estrade. Il ouvre sa veste. L’écervelé s’est collé des tranches de jambon sur tout le torse. Il déchiquette les tranches par poignées, il en jette une partie sur les convives, une partie sur moi et sur Nénette. La bouche pleine il proclame :

  • PAS DE CONSCIENCE, TU FINIS DANS L’ASSIETTE,
    L’HOMME EST UNIQUE, PAS DE MARIAGE POUR LES BÊTES !

La foule réunie ne peut se retenir de glousser. Le Cochon pourrait fournir 100% de nos greffes d’organes mais n’auraient pas de conscience ? Absurde.

Ces personnes idéalisent un monde révolu. Un monde qui n’a pas survécu à ses incohérences. Un monde où la logique était de diviser les animaux en trois catégories : d’un côté l’Humain, d’un autre côté les animaux domestiques tel le Chien qu’il serait barbare de manger, et enfin les autres animaux, comme le Cochon, que nous pourrions élever en batterie dans des conditions inanimales pour en faire de la barbaque pas chère.

Dans ce monde, avoir une relation sexuelle avec un animal méritait la prison alors que – Inséminer de force une Jument en lui enfonçant son bras – Arracher un Veau à sa mère pour lui voler sa tétée – Gaver violemment un Canard jusqu’à ce qu’il en crève – Castrer à vif un Porcelet – Broyer vivant un Poussin mâle – Enfermer toute sa vie un Lapin dans une cage pour manger ses cuisses qui n’auront ni sauté ni vu le soleil une seule fois – et toutes les autres maltraitances étaient tout à fait légales.

Dans ce monde, nous vivions un conflit cognitif inconscient à chaque repas, lorsque nous mangions notre côte de Veau saignante en caressant avec les pieds notre Chien sous la table. S’en suivaient naturellement dépression, suicide. L’avènement du véganisme et de l’antispécisme a résolu ce paradoxe.

  • LA FRANCE AUX HUMAINS,
    LES COCHONS EN BOUDIN !

L’homme sort alors un long boudin noir de son sac, le fait tourner autour de sa tête comme un lasso. Il descend de l’estrade et s’enfuit en courant dehors. M. le Maire reprend la parole :

  • Nous pouvons remercier ce Monsieur pour ce partage, et nous remercier pour notre bienveillance envers cet être sensible, prisonnier de ses croyances.
    Revenons à nos moutons maintenant si vous le voulez bien !
    Jonathan, acceptez-vous de prendre Nénette ici présente pour épouse ?
  • Oui je le veux.
  • Nénette, avancez-vous.

L’auxiliaire animaliste amène Nénette. L’auxiliaire lui pose un casque encéphalographique sur la tête et vérifie son taux de joie-satisfaction pour établir son consentement. M. le Maire note la valeur dans son registre et nous félicite, son taux est exceptionnellement élevé ! Je me demande si cela est dû au jambon qu’elle a ingéré.

La question du consentement avait été un des points cruciaux de la loi sur le mariage antispéciste. Ce grand accord entre les partis de la coalition écologiste avait abouti aux clauses suivantes :

  1. Nécessité de l’expression du consentement encéphalographique – pour satisfaire le Parti féministe, renommé Parti femelliste.
  2. Interdiction des rapports sexuels avant le mariage, lors duquel doit être proclamé “Nous sommes tous les créatures de dieu” – pour satisfaire le Parti démocrate chrétien.
  3. Obligation que les re-mariages soient infertiles, donc nécessairement inter-espèces ou entre Humains stérilisés – afin de satisfaire le Parti écologiste-pragmatique pour qui notre principal impact sur le réchauffement climatique est la surpopulation.  

À noter que les exigences du Parti écologiste-animaliste, pourtant à l’origine du projet de loi, n’ont finalement pas été intégrées. Il voulait à la fois donner le droit de vote aux animaux et inscrire dans la loi la provenance locale du fourrage des ménages. Ce dernier point aurait discriminé de fait les Parisiens et a donc mis un terme aux négociations.

Nénette a consenti.

Ma fille nous amène le fer rouge scintillant. Je marque Nénette et l’auxiliaire animaliste me marque à mon tour.  Pschhhhhh.

Nous nous dirigeons vers la sortie et, comme le veut la tradition, une voiture nous attend devant la Mairie. Afin de pouvoir accueillir ma truie de 300 kg, j’ai dû changer ma citadine pour une voiture plus inclusive. Après avoir eu une longue hésitation sur le type de moteur, considéré les primes à la conversion et la valeur de la revente avec les probables évolutions réglementaires, j’ai finalement acheté d’occasion un utilitaire rétrofité à traction manuelle à bras.

Nénette s’installe avec ma fille sur la nacelle. Dans une parfaite entente mon ex-femme la rejoint et, aidé de son deuxième mari, Jack, un bel étalon arabe, je tire le véhicule à travers la foule en essayant d’éviter les Oursins lancés par les manifestants. 

Depuis peu, l’Oursin est devenu l’emblème des réactionnaires car il partage 70% de notre patrimoine génétique. Les spécistes voudraient nous faire croire que si l’on décidait de descendre le seuil du mariage antispéciste à 60%, pour inclure les Poules, alors certaines personnes voudraient se marier avec un Oursin. Or, tous ceux qui ont déjà essayé de mettre un Oursin dans leur lit pourront vous le dire, ça ne marche pas.

Nous nous éloignons du brouhaha en direction des Chalets Suspendus du lac de la Thuile où nous passerons notre nuit de noce. Je laisse Jack tirer le véhicule et monte rejoindre ma nouvelle femme sur la nacelle. Je serre ma belle truie contre moi et lui murmure à l’oreille :

  • Tu as été superbe, je t’aime.
  • Grouiiik

FIN

Bibliographie

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