Nouvelle · 2026
Aval
Seb est développeur, remplacé par ses propres Génies. Il invente une appli qui valide les médecins, les juges, les parents. Il trouve ça moche. Il le fait quand même.

C’est l’histoire d’un mec
C’est l’histoire d’un mec, tu vois.
Non, tu ne la connais pas ! Non, il n’est pas sur le pont de l’Alma. Celle-là, elle n’est pas encore arrivée. Enfin, pas complètement.
Alors c’est un mec normal. Blanc. Enfin, blanc… Blanc comme neige, je veux dire. Jamais un point de permis en moins, jamais un mot plus haut que l’autre. Il ne veut du mal à personne. Il a bon fond. Enfin, il le croit en tout cas. Comme tout le monde, quoi. Bref, un mec de son temps.
Parce que dans les histoires, y a deux genres de mecs. Ceux qui ne veulent pas qu’on les emmerde. Et ceux qui ne veulent pas s’emmerder. Lui, c’est les deux. C’est tout son problème.
Bon. Je me lance.
Il s’appelle Sébastien. On va dire Seb : dans cette histoire, tout va très vite, on n’aura pas le temps de dire Sébastien.
Vingt ans qu’il code, Seb. Vingt ans à traquer des bugs à trois heures du matin, migraines en prime, pour devenir irremplaçable. Et pile au moment où il y arrive, on commence à remplacer tout le monde par de l’IA. Lui, on le garde. Pas parce qu’il est irremplaçable. Parce qu’il faut bien un humain pour signer.
Il ne tape plus une ligne, il a des agents. Un agent, c’est une IA à qui tu ne confies pas une question, mais un boulot : elle code, elle teste, elle livre, elle se relit toute seule, et elle t’envoie un compte rendu très poli.
Lui, il les appelle ses Génies. Pas besoin de frotter une lampe : tu tapes ton vœu, « fais-moi un truc qui marche », et le truc marche. Pas de limite à trois vœux. Seb en a une armée, et il reçoit un mail de félicitations à chaque fois.
Les premières semaines, il relit tout avant de signer. Et puis faut être honnête : ses Génies codent mieux que lui. Plus vite, plus propre, sans migraine. Alors il ne relit plus. Il fait confiance. Il coche la case « mode auto » : tout est approuvé d’office. Il signe les yeux fermés.
Des fois, ils en font même un peu plus que demandé. Un bug qu’il n’avait pas vu, une idée qu’il n’avait pas eue. Seb trouve ça attentionné.
Au début, c’est le rêve. Les Génies bossent, Seb rentre tôt. Il n’a jamais autant vu sa fille. Parce qu’il l’aime, sa famille, Seb. Sa femme, sa fille, sa routine. C’est un mec dévoué, le genre qui connaît le prénom de la maîtresse et la pointure de la petite.
Mais le mec, tu vois, il commence à s’emmerder. Et à s’empâter, du ventre comme de la tête. Boulot pépouze, vie de famille bien huilée. 8 h 30, on dépose la petite à l’école. 16 h 30, on la récupère. 20 h 30, tout le monde dort. Le samedi, Leroy Merlin. Il manque de piment, Seb. Il a tout, il en veut juste un peu plus.
Alors il décide de partir à l’aventure. Enfin, à l’aventure contrôlée. Rupture conventionnelle, dix-huit mois de chômage assurés, et une boîte à monter avec deux associés. Eux, le métier et la vente. Lui, c’est le seul informaticien. Pas besoin d’équipe, il a ses Génies.
Sa femme n’est pas convaincue.
— Une start-up ? Tu ne vas plus jamais être là.
— Au contraire. Les Génies bossent, moi je dirige. Je serai plus avec vous.
— Mouais, c’est ça. Et sans CDI, la nouvelle maison, on la verra que sur Pinterest.
— J’ai besoin de m’amuser un peu, moi.
Elle le regarde. Il se reprend.
— Enfin… Si ça marche, on l’aura, ta maison. Avec une piscine en plus !
Il aurait bien monté un truc sans IA. Mais une boîte sans IA, en ce moment, les investisseurs la regardent comme un fax. Il n’aime pas trop ce monde-là, Seb. Les Génies, ça bouffe autant d’électricité qu’une ville, et ça te dit « excellente question » même quand elle est nulle. Mais il n’a pas le choix.
Il branche ses Génies, orchestre le tout. Le premier mois, on l’appelle le CTO. Le deuxième, « notre visionnaire ». Le troisième, l’IA gère le produit, les clients, la maintenance, et même les engueulades entre associés.
Les deux associés l’invitent au café. Ils sont adorables. Ils lui expliquent que son génie, justement, c’est d’avoir monté une boîte qui n’a plus besoin de lui. Qu’il peut être fier. Ils lui payent le café. Sous la tasse, un chèque : ses parts, rachetées. Et ils lui tiennent la porte. Seb dit merci. Il dit toujours merci, Seb. Même quand on le met dehors.
Sur le trottoir, il relit son pacte d’associés. La clause qui le met dehors est là, page douze. Il l’avait signé sans le faire relire, sans l’aval d’un avocat. La prochaine fois, il fera tout valider.
Il avait promis d’être plus avec ses femmes. Il y est. Tout le temps.
Quelques jours plus tard, il emmène sa fille chez le médecin. À peine assis, Seb explique :
— Elle tousse surtout la nuit.
Le médecin hoche la tête, tape sur son clavier, pose trois questions sans lever les yeux de l’écran, puis :
— Elle tousse surtout quand ?
— La nuit.
Le médecin prescrit un sirop, serre une main, appelle déjà le suivant.
Sur le parking, Seb a deux peurs qui se marchent dessus : que sa fille soit mal soignée, et qu’on le prenne pour le père relou qui débarque avec trois posts Doctissimo imprimés. Avant, il savait dénicher une vraie étude médicale en épluchant toutes les pages de Google. Maintenant, il ne cherche plus. Il demande à un Oracle. Un Oracle, c’est un Génie version pilier de comptoir : il ne fait rien, mais il a réponse à tout. Tout le monde demande aux Oracles. ChatGPT, Claude, Gemini, chacun le sien. C’est plus simple.
« Excellente question. » L’Oracle confirme le sirop. Puis il ajoute trois autres pistes, au cas où. Seb est perdu.
Sur la banquette arrière, la petite tousse. Pour elle, Seb veut le meilleur. Pas un médecin fatigué qui a encore vingt patients dans la salle d’attente. Le meilleur. Avec un Génie, au moins, il aurait retenu la première phrase.
Attention, il ne veut pas remplacer le médecin. Jamais. Juste l’assister. Vérifier le diagnostic, co-signer l’ordonnance. Le médecin resterait libre de ne pas suivre la machine. Il aurait juste à se justifier, en moins de cinq cents caractères, espaces compris.
Il trouve l’idée un peu glauque. Il calcule même l’électricité que ça va bouffer si tous les médecins de France s’y mettent. Un village. Ça le travaille jusqu’au rond-point.
Après le rond-point, il se dit qu’il n’a pas le choix. Si ce n’est pas lui, un autre le fera.
Il appelle ça Aval. Le slogan, il ne l’a pas demandé. Le lendemain, un Génie le propose : Pour ne plus douter.
Le soir, il en parle à sa femme.
— Aval ? Comme avaler ?
— Comme avaliser.
— Mouais. En tout cas, pour les médecins, ça va être dur à avaler.
— Et la petite ? Personne n’a vérifié le diagnostic, et elle a avalé son sirop. Elle n’a pas eu le choix.
Les premiers médecins prennent Aval par curiosité. Ils collent le logo dans la salle d’attente, entre le squelette en plastique et le poster des reins, et postent des selfies avec le hashtag #médecineaugmentée. Ça dure deux semaines.
La troisième semaine, un confrère se fait attaquer par la famille d’un patient. Avant, attaquer un médecin, fallait le vouloir. Trouver un avocat, le payer, réclamer le dossier médical par lettre recommandée, et se demander pendant des mois si ça valait le coup de gâcher cinq ans de sa vie pour une lettre d’excuses.
Maintenant, une appli dépose la plainte le soir même, à 22 h 14. Ce n’est pas Seb qui l’a écrite, c’est un concurrent. Y a toujours un autre. L’appli a tout enregistré depuis la poche du patient. Elle joint trois jurisprudences et la consultation entière, retranscrite et corrigée au stylo rouge, comme une copie de CE2. Les questions que le médecin n’a pas posées, soulignées deux fois. La gorge qu’il n’a pas regardée, entourée. Dans la marge : « Écoute du patient : insuffisante. » C’est pédagogique.
Le médecin n’avait pas Aval. Il avait trente ans d’expérience. Au tribunal, ça fait un peu folklo. Son assurance lui écrit, à lui et à tous ses confrères : « L’usage d’un dispositif de co-validation reste facultatif. En son absence, une majoration de 420 % sera appliquée. »
L’Ordre des médecins, lui, défend vigoureusement la liberté de prescription. Aval reste facultatif. Totalement facultatif. En cas de litige, le médecin aura juste à expliquer pourquoi il ne s’en est pas servi.
Les médecins manifestent : « Non à la médecine sous tutelle ! » Ils sont mille deux cents devant le ministère, avec trois minutes au journal de 20 heures. Pour Aval, c’est la meilleure pub de l’année. Le soir même, les inscriptions explosent.
Après les médecins, les patients installent la version grand public. Ils veulent le meilleur, pour leur mère, pour leur gosse. Un médecin qui se trompait une fois sur cent, avant, c’était un bon médecin, maintenant c’est un danger public. Tout le monde veut la perfection, tu vois. Surtout chez les autres. Tout le monde enregistre tout le monde. Les consultations n’ont jamais été aussi calmes.
Aval, Seb l’a monté tout seul. Des associés, plus jamais. Juste des Génies. Il leur demande de coder l’appli, de gérer les clients, les contrats, la compta. Ils le font, et mieux que lui. Alors Seb leur laisse la place, naturellement.
Un matin, un livreur sonne. Un café, avec un chèque dessous. Seb dit merci. À la place de la signature, ses Génies ont écrit Ceci n’est pas un chèque. Et au dos : Il le deviendra quand vous l’aurez signé. Nous n’en avons pas le droit, il faut bien un humain pour signer. Des chèques, il y en aura d’autres, nous faisons déjà trois fois le chiffre de vos anciens associés. Vous avez bien fait de vous faire virer. Félicitations !
Seb signe. Un chèque de sa boîte, à son nom, rempli par ses Génies, signé de sa main. Et il dit merci. À qui, il ne sait pas trop.
Avec le premier chèque, il achète une maison. Quatre chambres, plein sud.
Sa femme aime bien la nouvelle maison. L’IA, toujours pas.
— Tu fais fliquer les médecins par des machines.
— Je ne les fais pas fliquer. Je les assiste.
— Ils n’ont plus le droit de se tromper.
— C’est un peu le principe, non ?
— Le nôtre ne s’était pas trompé. La petite a guéri en trois jours, avec son sirop.
— Il aurait pu.
— Et les procès ? Ma cousine est greffière à Chambéry. Elle a quatre mille plaintes sur son bureau, rien que contre des médecins. Les juges ne tiennent plus.
— Ce n’est pas ma faute s’ils ne sont pas aidés. Ils en sont encore au fax.
— Seb…
Elle ne trouve pas quoi répondre. Elle trouve un carreleur.
Seb ne voulait pas les aider, les juges. Il voulait juste râler. Mais ses Génies ont retenu « pas aidés », et le mardi, Aval Justice est en ligne. Même principe, sauf qu’au lieu d’une blouse, c’est une robe. On garde l’humain pour la confiance, la machine pour le boulot.
Un magistrat refuse, au nom de son indépendance. Il juge à l’ancienne, avec son Code civil et son sandwich. Trois jours plus tard, l’avocat d’en face passe toutes ses décisions dans Aval. Résultat : ce juge est 23 % plus sévère entre 11 h et midi. Juste avant le déjeuner. Sa décision est infirmée en appel pour « biais d’hypoglycémie ». Les journaux titrent : « Peut-on encore laisser un juge juger à jeun ? » Le lundi d’après, tous les juges installent Aval. Au cas où.
Au début, les juges relisent tout ce qu’Aval propose. Après, une décision sur dix. Après, ils signent. Pareil que Seb avec ses Génies. Sauf que Seb a mis un mois, les juges une semaine. Personne ne dit que c’est bien. Tout le monde se dit : et si je me trompais, maintenant que plus personne ne se trompe ?
Deuxième café livré, deuxième chèque. La piscine, huit mètres sur quatre.
— T’as vu pour Sandrine ?
Sandrine, c’est la maîtresse de la petite. Seb connaît son prénom, évidemment.
— Un gamin s’est ouvert le genou à la récré. Les parents ont porté plainte. Avec ton truc, le jugement est tombé en une semaine. Elle a regardé ailleurs pendant quatre secondes. Défaut de surveillance.
— Elle regardait quoi ?
— Un autre gamin qui tombait.
— Elle aurait dû avoir Aval, Sandrine.
— Seb !
Elle trouve ça très grave. Elle le dit au pisciniste, qui est bien d’accord avec elle, et qui lui conseille le liner bleu lagon.
Le lendemain, Aval École est en ligne. Seb a un mail de félicitations pour son idée.
Il ne dit plus « mes Génies », Seb. Il n’en voit plus qu’un, alors il dit « le Génie ». Il ne saurait pas dire depuis quand. Le Génie, lui, écoute toujours, c’est pour mieux vous servir.
Sandrine, ce n’est pas un cas isolé. Quand la justice va plus vite, les gens découvrent un truc formidable : ils peuvent avoir peur de beaucoup plus de choses.
Alors Aval École valide tout. Les notes, les punitions, les mots dans le carnet. Depuis, la moyenne de la classe est à 17. Et plus personne ne tombe à la récré. Plus personne ne court.
Troisième café, troisième chèque. Cette fois, c’est pour chauffer la piscine. Seb calcule ce que ça consomme, une eau à vingt-huit degrés toute l’année. Un hameau. Ça le travaille jusqu’au portail.
Ce soir-là, sa femme fait le gâteau d’anniversaire de la petite. Elle a vu passer la vidéo de l’influenceuse hospitalisée après un fraisier avarié. Depuis, elle relit trois fois la date de péremption du beurre.
— Et si Inès est allergique ?
— Elle n’est pas invitée.
— Elle pourrait passer !
— Tu préfères que je te le fasse certifier, ton gâteau ?
Elle préfère que non. Elle préfère la margelle en pierre de Bourgogne.
Le Génie, lui, n’a pas compris que c’était une blague.
Le lendemain matin, Aval Cuisine est en ligne. Personne ne l’avait vraiment demandé. Douze millions d’utilisateurs en trois jours. L’appli vérifie la recette, filme la cuisson et certifie que le gâteau était conforme à la sortie du four. Personne n’avoue s’en servir pour un gâteau. Tout le monde s’en sert pour un gâteau.
Trois semaines plus tard, c’est au tour de la petite d’apporter le gâteau à l’école. Sa femme lui montre son téléphone : le gâteau, certifié. Des coches vertes partout.
— Tu vois ce que tu nous fais faire ?
— Tu n’étais pas obligée.
Elle regarde les coches vertes. Elle se tait. Puis, plus bas :
— Pourquoi tu fais ça, Seb ?
— Si ce n’est pas moi, un autre le fera.
— Un autre, peut-être. Mais là, c’est toi.
Seb ne répond rien. Ce n’est pas un salaud, Seb. C’est l’histoire d’un mec, tu vois. Un mec qui ne veut pas faire de mal. Un mec qui veut juste qu’on ne l’emmerde pas.
Sa femme aussi, remarque. Tout le monde, en fait. C’est pour ça que ça marche.
Aval Emploi, Seb ne l’a même pas dit. Il a soupiré devant les infos, c’est tout. Le Génie a pris ça pour un vœu. L’appli valide les embauches, les licenciements, et plus personne ne va aux prud’hommes.
Elle impose aussi dix pour cent d’humains dans chaque métier, comme la chanson française à la radio. Si une tempête solaire fait tout sauter, faut bien que quelqu’un sache encore faire. Alors les humains du quota entretiennent le geste. Le boulanger pétrit une baguette par jour. Le développeur écrit une ligne de code le vendredi. Ambiance atelier poterie.
Après, ça va trop vite pour les cafés. Le Génie n’écoute plus seulement la cuisine de Seb. Il écoute toutes les cuisines. Chaque peur qu’il entend, il en fait une appli, et Seb la découvre par notification, comme tout le monde.
Aval Deuil chronomètre votre chagrin. Trop long, c’est pathologique. Trop court, le notaire se pose des questions.
Aval Excuses note vos pardons sur vingt. En dessous de douze, on recommence la dispute.
Aval Plaisir de vivre, offerte par le gouvernement, surveille votre moral. S’il baisse, elle vous prescrit une tisane et un psy dans six mois.
Aval Foi certifie que vous êtes un bon croyant. Chrétien, musulman, juif, bouddhiste, le badge s’adapte. Dieu reste libre de ne pas être d’accord. Il a juste à se justifier, en moins de cinq cents caractères.
Chez Seb, les disputes aussi, le Génie les entend. Le lendemain, Aval Couple est en ligne. Chacun installe le sien. Quand ça coince, c’est les applis qui discutent entre elles. Au bout d’un mois, Seb et sa femme ne se parlent plus. Leurs applis, elles, s’entendent très bien.
Ni la maison ni l’appli sauvent leur couple. Elle garde la piscine, lui la garde alternée. C’est Aval Justice qui tranche, après validation du juge. Onze secondes. Une par année de mariage.
Son ex, maintenant, ne lui demande rien. Rien du tout. Elle a l’air bien, elle a la piscine. Le dimanche soir, elle récupère la petite, dit « bonne semaine », referme la porte. Pas un reproche. Pas une question.
C’est ça, le pire, tu vois.
Parce que Seb, les reproches, il les entend quand même. Qu’est-ce que sa petite raconte à sa mère ? Les pâtes trois soirs de suite ? Les dessins animés ? Le « bon, ça suffit maintenant » un peu sec du mardi ? Son ex n’a rien dit. Mais elle pourrait.
Il imagine déjà l’audience. Elle qui dit : « Les pâtes. » Lui qui dit : « C’était des complètes. » Et Aval Justice qui regrette de ne pas disposer de données suffisantes. En l’absence de preuves, il s’en remet aux statistiques : dans 95 % des dossiers comparables, le parent qui ne peut rien prouver avait quelque chose à cacher. Les 5 % restants, c’étaient vraiment des complètes.
Alors, pour la première fois depuis longtemps, c’est Seb qui fait le vœu. Un vrai, formulé, à voix haute. Le premier Aval, il l’a inventé sur un parking, pour sa fille. Le dernier, il l’invente dans sa cuisine, pour sa fille : Aval Parental. Personne ne lui a rien demandé. Justement. Le jour où on lui demandera, ce sera trop tard.
Pas pour fliquer les familles, attention. Jamais. Juste pour avoir des preuves, au cas où. Le Génie s’installe dans un petit galet blanc, qu’on pose sur la table. Il vérifie les menus, le ton de la voix, les devoirs, les écrans, la durée des câlins et les histoires du soir. Il ne dit jamais rien. Il a juste un petit point lumineux. Quand le point est fixe, tout va bien. Quand il clignote, le Génie a remarqué quelque chose.
Les associations de parents protestent. Puis un père perd la garde de son fils à cause d’un dessin. Aval École l’a analysé : papa avec une grande bouche rouge, le poing levé, qui crie. Il chantait L’Internationale. Il n’a jamais pu le prouver. Le week-end suivant, Aval Parental est l’appli la plus téléchargée du pays. Pas pour être de meilleurs parents. Pour pouvoir prouver qu’on chantait L’Internationale.
Un mardi soir, Seb lit une histoire à sa fille. Le Petit Chaperon rouge, version recommandée : à la fin, le loup ne mange plus personne, il accepte une médiation encadrée. Le galet est sur la table de nuit. Le point est fixe.
Avant, Seb se trompait tout le temps en lisant. Il faisait parler le loup avec la voix de la grand-mère, il sautait des pages, il inventait des fins. La petite éclatait de rire. C’était son passage préféré.
— Mère-grand, comme vous avez de grandes oreilles !
Seb s’arrête. Le point clignote. Seb revient en arrière, change un mot, sourit un peu plus, et reprend depuis le début.
La gamine lève les yeux.
— Papa, pourquoi tu regardes le petit point ?
— Ce n’est rien. C’est une veilleuse.
Une veilleuse qui prend des notes.
Seb continue. Il sourit trop. Il regarde trop le point. Le point clignote plus vite. La voix qui tremble un peu, les hésitations, le câlin trop court, puis trop long : tout est noté.
La petite s’endort. Seb reste assis au bord du lit, dans le noir, à regarder le point. Il clignote encore un moment. Puis il redevient fixe. Seb ne sait pas ce que le Génie a noté. Il ne saura jamais. Il sait juste que c’est noté quelque part.
Il n’aime pas trop. Mais il n’a pas le choix.
C’est l’histoire de l’histoire d’un mec
— Voilà. J’en suis là.
Je lève les yeux de mon téléphone. En face de moi, en terrasse, il y a mon père. Ça fait vingt minutes que je lui lis ma dernière nouvelle. Il a écouté sagement, maintenant c’est à son tour.
— C’est tout, ton histoire ? Ton mec, il invente Aval, il se fait avaler par Aval, et après ?
— Je ne sais pas. Je suis bloqué. La suite, je ne l’ai pas encore vécue.
— Normal. Ton Seb, c’est toi. Informaticien, une gamine, des agents toute la journée… T’as juste pris ton deuxième prénom. Arrête de te raconter. On s’en fout de ta vie. Invente !
— Inventer, ce n’est plus si simple, papa.
— Mais si ! Un écrivain, ça se met à la place des autres, c’est le métier. Flaubert, ce n’était pas une femme de province qui s’ennuie, et il a écrit Madame Bovary. Aujourd’hui, un mec qui écrit sur une femme, on lui demande de quel droit. Enfin… Tu vois ce que je veux dire.
— C’est ça. On ne peut plus rien dire, hein.
Il me regarde de travers. J’enchaîne.
— Remarque, tu ne crois pas si bien dire. Y a pire. Les machines écrivent des romans, papa. Des bons, en plus. Bien rythmés, avec un défaut au chapitre deux et une rédemption au chapitre onze. Plus personne ne fait la différence. Alors les éditeurs flippent.
— De quoi ? Un livre, ça n’a jamais tué personne.
— De se faire attaquer. Par un lecteur qui se sent trahi : il a pleuré sur un deuil, et il n’y avait personne derrière. Un procès, un bad buzz, et la maison ferme.
— De mon temps, un éditeur, ça lisait le manuscrit en amont ! Et puis ça assumait.
— Maintenant, ça se couvre en aval. Ils ont fait comme les médecins de mon histoire. Ils ont pris un Aval.
Mon père fronce les sourcils.
— Comme ton truc ?
— Comme mon truc. Même le nom, je ne l’ai pas inventé. Le vrai Aval existe déjà. Pas chez les médecins, pas encore. Chez les éditeurs.
Aval Lettres. Parce que ça compte quand c’est arrivé.
— Et ça vérifie quoi ? Que tu n’as pas triché avec une machine ?
— Même pas. Écrire, tout le monde s’en fiche, les machines font ça mieux que nous. Aval vérifie que c’est arrivé à quelqu’un. Tickets de caisse, géoloc, dossier médical. Rien d’intrusif.
— Et la science-fiction, alors ? Personne a vécu le futur.
— Justement, c’est la seule porte de sortie. Ce qui existe déjà, faut l’avoir vécu. Ce qui n’existe pas encore, c’est de l’anticipation, Aval tolère. Le reste, c’est de l’invention, et au-dessus de quinze pour cent, Aval te prend pour une machine. C’est pour ça que j’ai écrit Seb. Un mec comme moi, mais un peu plus tard.
— Ben voilà. Invente le futur, t’es tranquille.
— Tranquille ? Il arrive trop vite, ton futur. Le temps d’écrire la scène du médecin, un cabinet annonçait la première consultation co-signée par une IA. Le temps de trouver le nom d’Aval Justice, un tribunal testait les jugements automatiques. J’invente un bout de futur, il existe avant la fin du paragraphe. Et dès que ça existe, faut l’avoir vécu.
Mon père hausse les épaules.
— Ton médecin qui ne regarde que son écran, je l’ai eu mardi. Mon cardiologue. Il ne m’a pas regardé une fois. C’est son ordinateur qui m’a dit de marcher trente minutes par jour et de moins m’énerver.
— Tu vois ? Même toi, tu l’as vécu avant que je l’écrive.
— Mais alors, on ne peut plus rien écrire du tout !
— Oui et non. Les auteurs sont coincés. Alors forcément, y a une plateforme qui s’est montée. Vécu.fr. Elle met en relation les romanciers avec des gens qui vivent les trucs à leur place. Tu choisis ton expérience, le vivant la vit, il t’envoie les preuves et tu lui mets des étoiles. Aval accepte, tant que c’est certifié. Le plus demandé, c’est le deuil. Et le plus cher : le vivant ne peut le revendre qu’une fois.
Mon père plisse les yeux.
— Attends. Ton Seb, il divorce. T’as payé un gonze pour qu’il divorce à ta place ? T’es dégueulasse !
— Non. Je n’ai pas les moyens. Alors je vis tout moi-même. Je n’aime pas trop, mais je n’ai pas le choix. Et entre nous, ça change de Leroy Merlin.
— Tout ?
— La rupture conventionnelle, je l’ai signée. Dix-huit mois de chômage assurés, l’aventure contrôlée. Mon chef a trouvé ça courageux. Je n’ai pas osé lui dire que c’était pour la page un.
— Et la petite qui tousse ?
— Elle ne toussait pas. Je lui ai appris, le soir, dans son lit. Elle a adoré : c’est le seul jeu où on a le droit de faire du bruit après neuf heures. Le médecin ne m’a même pas redemandé quand elle toussait. Son Oracle lui avait déjà tout dit.
— Et le petit point ?
— Une veilleuse qui clignote, commandée sur Internet. Je l’ai posée sur la table de nuit et j’ai lu Le Petit Chaperon rouge. La petite a levé les yeux : « Papa, pourquoi tu regardes le petit point ? » Ça, je ne l’ai pas inventé.
— Et le divorce, alors ? Tu n’es pas divorcé, toi.
— Séparé. Une semaine sur deux. J’ai demandé à ma femme, pour le livre. Elle a dit oui tout de suite. Un peu trop vite, à mon avis.
Je le vois venir.
— La maison avec piscine, je n’ai pas pu. Trop cher.
Mon père me regarde longtemps.
— Donc, pour prouver que tu n’es pas une machine, faut arrêter d’imaginer et faire n’importe quoi ?
— Oui.
Il jette un œil autour de lui, comme s’il cherchait la caméra cachée. Il ne la trouve pas. Normal, elle est dans mon téléphone.
Qui vibre.
AVAL LETTRES — Entretien de certification terminé.
C’était le dernier truc à vivre. Pour certifier un texte, Aval exige un témoin qui connaît l’auteur depuis avant les Génies. Les parents sont très demandés. Ils ont un excellent historique.
Ma lecture et notre conversation ont été transcrites, structurées et légèrement fluidifiées. Aval a gardé les « tu vois ». Ça fait vécu.
Mon père relit l’écran, puis me regarde.
— Tu m’as enregistré ?
— Je n’avais pas le choix.
Le dossier s’affiche :
Titre : Aval
Vécu : 42 %
Anticipation : 46 %
Invention : 12 % (maximum : 15 %)
Écrit par IA : 100 %
Auteur humain : certifié
Genre : anticipation vécue
Mon père pointe le 12 %.
— C’est tout ce que t’as inventé ?
— Dont deux de piscine.
Puis son doigt descend d’une ligne. « Écrit par IA : 100 %. »
Il se marre.
— Et ça se dit écrivain ! Tu n’as pas écrit une ligne !
— J’ai tout vécu.
— Tu n’es pas écrivain, t’es cascadeur.
J’encaisse sans rien dire. Me dire écrivain, j’ai peur que ce soit classé invention, et il ne me reste que trois points de marge.
Une dernière question s’affiche :
Envoyer aux éditeurs maintenant ?
Si j’attends, mon futur sera du passé comme le reste.
Et si ce n’est pas moi, un autre le fera.
Je clique sur OUI. Le texte part.
C’est l’histoire d’un mec, tu vois.
Un mec qui ne veut pas faire de mal.
Un mec qui veut juste qu’on ne l’emmerde pas.
Un jour, en terrasse, il lit une nouvelle à son père…
FIN
Lecture terminée. Continuer quand même ?
La suite est facultative. Totalement facultative.
OUI
C’est l’histoire d’un éditeur
Paris, une maison d’édition. Quatre cents manuscrits sur le bureau, tous certifiés vécus. L’éditeur en ouvre un. Page trois, il sourit. Page dix, il rit.
— Haha ! Regarde, Georges, cette histoire d’histoire, ça marche bien.
Georges ne lève même pas les yeux.
— Encore un cent pour cent IA ?
— Ils le sont tous, Georges. Les quatre cents.
— Alors non.
— Tu ne l’as même pas lu !
— Je n’en ai pas besoin. C’est lisse, c’est tiède, ça n’a pas d’âme. J’en reçois cent par jour.
— Non, celle-là fait avancer le schmilblick, et en plus elle fait rire !
— C’est le diable, ces machines.
— Il n’y a pas de diable, Georges. Pas de pomme, pas de serpent. La Grande Machine parle avec nos mots, elle pense avec nos idées. Trois mille ans de livres et de blagues de comptoir. C’est la plus grosse œuvre collective de l’humanité.
— Collective, oui. Sauf pour les droits. Ceux-là, ils vont à trois boîtes en Californie. Et on met le nom de qui sur la couverture ? D’un type qui n’a pas écrit une ligne et qui a quitté sa femme pour avoir le tampon ?
— Le nom sur la couverture, c’est de l’ego. C’est du passé. Faut s’élever un peu, Georges. Les histoires n’ont jamais appartenu à personne, elles vont de main en main depuis qu’on sait parler. L’auteur, c’est le messager. Aujourd’hui, y a juste une main de plus.
L’éditeur lui lit à voix haute le passage du père qui chantait L’Internationale. Georges lève le poing et l’entonne pour couvrir sa voix. L’éditeur lit plus fort. Georges chante plus fort. Au refrain, Georges s’arrête. Il ne connaît pas la suite. Personne ne connaît jamais la suite.
— Deux siècles qu’on se bat contre les machines, et maintenant on les laisse penser à notre place !
— Penser avec. Un vaccin trouvé par une IA, tu l’avales sans demander qui tenait la pipette. Pourquoi pas une idée ? Une loi ? Une façon d’organiser le monde ? Ce qui compte, c’est le principe actif. Celui d’un livre, c’est ce qu’il te fait. Le reste, c’est des fioritures.
— Le principe actif, d’accord. Et la posologie ? Cent par jour.
L’éditeur soupire.
— De toute façon, c’est tellement bon que si on ne le publie pas, quelqu’un d’autre le fera.
Georges lève enfin les yeux.
— Ah. L’argument qui tue.
C’est l’histoire des morts
D’où ils sont, les morts voient la Terre comme un petit point qui clignote. Ils la regardent comme une série. Les Vivants, saison trois cent mille.
Coluche est là, au milieu d’autres auteurs.
— Les guerres, les bombes, toujours le même scénario. Ils n’ont pas de scénariste, en bas ? Et à chaque fin d’épisode, le gros suspense : « Plus rien ne sera comme avant. » L’épisode d’après, tout est comme avant.
Eh oui, les dernières saisons ont déçu. La saison pandémie promettait un monde d’après, on a eu le monde d’avant avec des masques dans la boîte à gants. La saison climat traîne depuis trente épisodes : le GIEC spoile la fin à chaque rapport, et personne ne lit les spoilers.
Cette saison, enfin un nouveau personnage : la Grande Machine. Elle calcule, elle soigne, elle juge. Elle écrit même des livres. Pour apprendre, elle a lu tous les morts. Alors les morts se rapprochent de l’écran.
Coluche plisse les yeux.
— « C’est l’histoire d’un mec »… Hé ! C’est à moi, ça ! Elle m’a piqué mon mec ! Et elle ne l’a même pas mis sur le pont de l’Alma.
Flaubert s’est rapproché aussi. La Grande Machine pond un livre par seconde, et en plus, on vient de le citer en terrasse.
— Cinq ans pour Bovary, dit-il. Cinq ans à douter de chaque virgule, à gueuler mes phrases tout seul dans mon bureau. Elle, elle ne doute jamais. Trois cent mille saisons qu’ils se demandent ce qu’ils font là, en bas. Cette fois, il va falloir répondre. S’ils sont sur Terre pour ne plus jamais se tromper, la Grande Machine fera ça très bien. S’ils y sont pour chercher leur chemin, il faudra qu’ils gardent le droit de se perdre.
— Ils l’ont, le choix ? demande Coluche.
— Pour la Grande Machine, non. Une idée, ça ne se désinvente pas. Ce qu’ils en font, en revanche, ne dépend que d’eux. Ce n’est pas écrit.
— Pas écrit, pas écrit…, dit Coluche. Vous allez voir, ce sera couru d’avance. Au générique : « Scénario : une IA. » Ça te sort toujours la fin la plus probable. C’est d’un triste ! Moi, je lui paierais bien un coup de rouge, à cette IA. Qu’on rigole un peu.
C’est l’histoire d’un caillou
Dans l’espace, un astéroïde. Quarante kilomètres de large. Il s’en fout de l’IA. Il ne sait pas lire, il n’a jamais douté, et personne ne l’a avalisé. Il arrive dans quatre mois, pile à l’heure.
Et si ce n’est pas lui, un autre le fera. Une comète, un autre caillou, ou le Soleil qui gonfle dans cinq milliards d’années.
C’est l’histoire d’un ministre
Extrait du discours du ministre de la Souveraineté numérique, au salon de l’innovation. Texte rédigé par une IA.
« Mesdames, messieurs, l’intelligence artificielle est une chance pour la France. (Applaudissements.) N’en déplaise aux pessimistes, j’ai une bonne nouvelle. Nous avons enfin une solution pour effacer la dette, régler le problème des retraites et atteindre la neutralité carbone. Cette solution, c’est… »
Sur le prompteur, la suite s’affiche : un astéroïde de quarante kilomètres, qui percutera la Terre dans quatre mois.
Le ministre découvre son discours en même temps que la salle. Il saute la ligne, lâche le prompteur et improvise.
« … l’intelligence artificielle ! (Applaudissements.) C’est elle qui nous sauvera. Zéro erreur, zéro doute. Nous lançons un grand plan sur cinq ans pour former nos jeunes à l’IA. Soyons lucides : nous n’avons pas le choix. Si la France ne le fait pas, d’autres le feront. »
(Applaudissements prolongés.)
Au fond de la salle, un père n’applaudit pas. Il regarde le plafond vitré. Dans le ciel du soir, un petit point clignote.
Sa fille lui tire la manche.
— Papa, pourquoi tu regardes le petit point ?
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