# Tant que la terre tournera

*Un jour à l’Opéra*

Opéra d’Ariel Waserhole · 2022 · avec Sébastien Guèze
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> Gaiaroti, divo, ténor star de l’opéra, fait tous les jours le tour du monde pour suivre le soleil à bord de son Concorde personnel car “la rotation de la terre lui donne la nausée”.

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Opéra écrit en collaboration avec Sébastien Guèze – artiste lyrique, ténor. Auteur de « BIOpéra, un futur pour l’Opéra ? » sebastiengueze.com.

Pitch

Gaiaroti, divo, ténor star de l’opéra, fait tous les jours le tour du monde pour suivre le soleil à bord de son Concorde personnel car “la rotation de la terre lui donne la nausée”. Il atterrit chaque soir pour ses concerts, accompagné de son manager et son pianiste. Pour sa nouvelle tournée, ils auditionnent une jeune soprano, Gréta. Pendant les répétitions, le pilote de l’avion décide de faire la grève de la pollution inutile, c’est l’occasion pour Gréta de remettre en question l’absurdité écologique de ce mode de vie. Cependant, prisonniers de leurs rôles, ils finissent par conserver le statu quo… à moins que.

Intention

La culture face aux enjeux contemporains ou comment s’ouvrir au monde sans lui nuire ? C’est toute la démarche des auteurs de ce projet. À travers le monde de l’Opéra, un art mondialisé, dépendant aux énergies fossiles et donc polluant, comment devenir un artiste plus vertueux dans un contexte qui ne s’y prête pas du tout ? Doit-on renoncer à ses idéaux pour pouvoir exprimer son art ? C’est tout l’enjeu de ce récital pas comme les autres : jouer avec nos contradictions et nos émotions, à travers ce Roméo et Juliette 2050.

RÉCITANT (voix off, annonce au public)

Un Concorde privé vient d’atterrir sur le tarmac de l’aéroport. C’est celui du célèbre ténor Gaiaroti. Son agent et son pilote restent à bord tandis que, escorté par son pianiste, le divo arrive au théâtre pour les derniers préparatifs de son tout nouveau gala lyrique.

VOIX SNCF

À tous les participants, merci de vous installer à vos sièges. Il vous reste quelques instants pour chauffer votre voix. L’audition va commencer.

(Un temps.)

Fin des vocalises. Merci.

GAIAROTI (entre, exécrable, au téléphone avec son agent, telle une diva)

Oui, on vient d’arriver. Oui, on devrait déjà être partis…
Ne m’oppresse pas, tu m’irrites la voix…
C’est la faute du pilote, c’est toujours la faute des autres !
Et un agent, ça sert à quoi ?
Ils sont combien à auditionner ? (Il regarde la salle et donne la jauge.) Je dirais mille.
Oui, l’avion est dans une heure, je ne vais pas avoir le temps de tous les entendre !
Eh ben ils auront fait le trajet pour rien, c’est la vie. (Il raccroche au nez.)

Finissons-en. Chauffe, Coco ! (Au pianiste, qui arpège le thème célèbre du Toréador.)

Qui pour commencer ? Vous, venez ! (Il fait monter une personne du public.) Allez, installez-vous ! Votre prénom ? (La personne donne son prénom.) On vous écoute… (il répète le prénom) !

(Le pianiste attaque l’introduction de « La donna è mobile » puis enchaîne directement sur la deuxième strophe. Gaiaroti aide un peu en chantant.)

Oublié son texte ! (Gaiaroti fait l’aigu.) Règle numéro 1, à l’opéra on apprend son texte.

Candidat suivant ! Vous, comment vous appelez-vous ? Comment ? Je n’entends rien ! Règle numéro 2, à l’opéra on projette sa voix !

Candidat suivant ! (Un technicien passe.) Vous faites quoi, vous ? C’est pour chanter ? Non ? Bon alors sortez. Règle numéro 3, à l’opéra on soigne son entrée et sa sortie ! On en est où ?

Candidat suivant ! (Une jeune femme dans le public se lève.) Votre prénom ?

GRETA

Greta.

PIANISTE (en aparté)

Greta… Ça commence bien !

GAIAROTI (pendant qu’elle rejoint la scène)

Venez, Mademoiselle.

PIANISTE

Vous voyagez en char à voile !?

GRETA

Non, en train.

PIANISTE

Je dors déjà.

GAIAROTI (sous le charme)

Qu’est-ce que vous nous chantez ?

GRETA (en adoration)

Je souhaite vous interpréter la supplique « O mio babbino caro » de Puccini… (Elle donne les partitions au pianiste, qui les arrache d’un geste brusque.)

GAIAROTI (au pianiste)

C’est bon pour toi, Coco ? Allez-y, Mademoiselle !

O mio babbino caro — Puccini, Gianni Schicchi
Lauretta supplie son père de la laisser épouser celui qu’elle aime.
Écouter

GAIAROTI (coup de foudre)

C’était MA-GNI-FIQUE !!… (subjugué, puis au pianiste jaloux) Toi aussi, Coco !

On essaye tout de suite en duo ! La rencontre de Juliette et Roméo !

Ange adorable — Gounod, Roméo et Juliette
Au bal des Capulet, Roméo et Juliette se rencontrent et s’aiment au premier regard.
Écouter

Gaiaroti et Greta finissent enlacés à la fin du chant. Alors qu’ils sont encore enlacés, Gaiaroti sort son téléphone portable.

GAIAROTI

Il faut absolument que je te présente à mon agent !

Gaiaroti commence à téléphoner avec Greta dans ses bras. Elle est interloquée et se desserre de l’étreinte.

GAIAROTI

Janco, j’ai trouvé la perle rare, ma moitié, mon duo !
Coco ? (Le pianiste fait un geste de quiproquo.) Oui bien sûr, il l’adore !
On répète encore deux ou trois chansons et on arrive. (Ils font le tri dans les partitions.)
Quoi, le pilote ?
Oh mon Dieu.

PIANISTE

Qu’est-ce qu’il se passe ?

GAIAROTI

Le pilote fait « la grève de la pollution injustifiée », il ne veut plus décoller !

Gaiaroti prend sa tête entre ses mains. Le pianiste vient récupérer le téléphone.

PIANISTE (prenant le téléphone et partant dans un coin)

C’est quoi ce verbiage ? Décidément, ce monde ne tourne pas rond. Bon, explique-moi, Janco.

GRETA

Vous devez aller où, en avion ?

GAIAROTI

À Paris.

GRETA

Mais on est déjà à Paris, non ?

PIANISTE (au téléphone)

Ça commence comme ça, on veut interdire les jets privés, ensuite c’est les SUV, les barbecues. Demain on nous obligera à porter un pull en laine tout moche tout l’hiver pour économiser du chauffage ! On a le droit de vivre, quinoa de merde !

Gaiaroti fait les gros yeux au pianiste.

PIANISTE (à Gaiaroti)

Oui, c’est bon le quinoa, mais je veux être vulgaire.

GAIAROTI

Bon alors, le pilote ?

PIANISTE

Son fils de 10 ans ne veut plus éteindre les lumières quand il sort d’une pièce. Il ne veut pas recevoir de leçon d’écologie de quelqu’un qui fait tous les jours le tour du monde pour satisfaire les caprices d’une diva !

GAIAROTI (choqué)

Je ne fais pas de caprices !

PIANISTE

Il blablate des trucs incohérents, justifier chaque pollution, protéger la Terre…

GAIAROTI (restant sur son idée, choqué)

Dis-lui qu’il n’a rien compris. Si j’ai décidé de m’appeler Gaia-roti, c’est justement parce que j’aime profondément notre Terre Mère. Je l’aime à tel point que je ne peux pas supporter qu’elle soit dans l’obscurité. C’est pour ça que je dois suivre tous les jours le soleil, pour ne la voir qu’éclairée, magnifique !

GRETA (feignant d’être compréhensive)

Votre sensibilité est tout à votre honneur.

GAIAROTI

Merci. (À Greta, fier.) Et puis… la rotation de la Terre me donne la nausée ! (Il s’effondre.)

GRETA

On pourrait essayer de négocier avec le pilote. Peut-être qu’il a des idées pour…

PIANISTE (repassant par la scène, toujours au téléphone)

On a le droit de voler, non ? Il n’a même pas déposé un préavis de grève, c’est lui le hors-la-loi.

GAIAROTI (remonté)

Oui… dis-lui que s’il ne veut pas se faire virer sur-le-champ, il a intérêt à redémarrer les moteurs… Il y a des centaines de pilotes derrière lui prêts à prendre sa place.

PIANISTE (toujours au téléphone)

Oui, c’est ça. Et surtout qu’il se dépêche, le temps file !

GRETA (à Gaiaroti)

Mais qu’est-ce qui presse ?

GAIAROTI

Il me faut 18 heures pour faire le tour du monde avec mon Concorde. On doit donc partir avant 16 h pour être à l’heure pour le spectacle de demain midi. Tu sais que je joue tous les jours à midi pile mon spectacle extraordinaire, « Gaiaroti et la course du soleil », non ?

GRETA (à Gaiaroti)

Oui, je sais, quelle chance d’être toujours sur scène ! Mais pour la planète… (Un temps.) Tu n’as qu’à rester là ce soir, non ?

GAIAROTI

Gaiaroti ne quitte jamais le soleil.

PIANISTE (toujours au téléphone)

Oui, appelle sa femme, nous on répète le programme.

Le pianiste raccroche et revient vers le couple.

PIANISTE

Ça commence à être compliqué avec tous ces militants écolo à la mords-moi le quinoa. Il nous faut un coup marketing pour ne pas tous nous les mettre à dos !

GAIAROTI

Tu as raison. Et si on faisait un concert 100 % BIO !

PIANISTE

Un opéra BIO… Dans le monde entier ! Gaiachéri, tu es un génie ! Zéro pesticide, zéro décor, zéro accessoire, zéro piano… non, on garde le piano.

GAIAROTI (excité)

Oui, un BIOpéra ! Il nous faudrait un personnage émerveillé par la nature, sensible et qui souffre !

PIANISTE (excité)

Comme un activiste lanceur de soupe… à qui… on aurait amputé les bras !?

GAIAROTI

Coco ! Allez, on essaye Werther en ouverture. (Il claque des doigts, musique.)

Pourquoi me réveiller — Massenet, Werther
Werther chante le printemps qui reviendra, lui qui sait qu’il ne le verra pas.
Écouter

GRETA (hésitante, à Gaiaroti)

J’ai une question à vous poser.

GAIAROTI

Oui ma belle, je t’écoute.

GRETA (hésitante)

Je sais bien que vous avez le droit de voler, mais est-ce qu’il n’existe pas une autre solution ? C’est beaucoup de pollution, ces tours du monde quotidiens en avion pour finalement rester sur place… Si tout le monde faisait comme vous, vous imaginez ?

PIANISTE (s’immisçant dans la conversation, sûr de lui)

Tu as trop d’imagination, ma cocotte vegan. Dans la vraie vie, personne ne fait comme nous. Il n’y a qu’un Gaiaroti, et les Parisiens sont chanceux de pouvoir le voir en concert tous les jours.

GAIAROTI (touché)

Tu me fais rougir !

PIANISTE

Et puis le vrai problème, c’est pas notre tour du monde quotidien, c’est les Chinois qui brûlent leur charbon, c’est les Saoudiens qui construisent des stations de ski dans le désert !

GRETA (ironique)

Oui c’est vrai, vous arrêterez votre tour du monde quotidien quand le président de la République voyagera en BlaBlaCar pour montrer l’exemple.

PIANISTE (à Greta)

Bon, Mademoiselle l’empêcheuse de tourner en rond, ne prends pas l’avion si tu veux. Par contre, qui dit pas d’avion dit pas de tournée. Nous, on trouvera une autre Greta, t’inquiète pas, y en a un wagon.

GRETA (cherchant du soutien auprès de Gaiaroti)

Mais Gaiaroti, votre BIOpéra…

GAIAROTI (la coupant, amoureux fou)

Appelle-moi Lucien, on se tutoie, tu veux bien ?

GRETA (cherchant ses mots, pas insensible mais avec sa conviction)

Lucien, tu comprends ce que je veux dire ? Si les artistes ne donnent pas l’exemple, qui le fera ?

GAIAROTI (surpris, séducteur puis distant)

Greta, j’adore chanter avec toi, on peut faire un fantastique duo ! Si tu fais cette tournée avec moi, une belle carrière t’attend. Tu vas devenir célèbre, tu pourras faire ce que tu veux, sensibiliser le monde. Tu ne vas pas tout gâcher pour une histoire de bilan carbone.

Devant l’absence de réponse de Greta, Gaiaroti continue.

GAIAROTI (sincère)

Tu sais que chaque jour j’utilise du dentifrice en poudre et du shampoing solide ?

Greta ne peut se retenir de pouffer de rire.

GRETA

Sérieusement ? Tu penses que ça compense ?

PIANISTE (ironique, en prenant une bouteille en plastique)

Et en ajoutant une gourde ?

(Greta le foudroie du regard.)

Allez, il est déjà 8 h à New York, il faut partir si on veut revenir à temps. Je vous propose d’essayer l’amour déçu, brrisé, trrrahi de Manon et son chevalier ! (Mouchant Greta.) Le temps que tu décides si tu veux garder ton job, chérie.

Toi ! Vous ! (duo de Saint-Sulpice) — Massenet, Manon
Manon vient reconquérir le chevalier Des Grieux, qui a voulu tout quitter pour se faire prêtre.
Écouter

GRETA (à Gaiaroti, sous le charme)

La musique, les émotions… wahou !… Ça me bouleverse.

(Elle reste dans ses bras, marque un temps, regarde le ciel, rêveuse, puis interroge.)

Tu crois qu’on a le droit de polluer plus que la moyenne parce qu’on est plus riche ?

GAIAROTI (redescendant du ciel, déçu que ce moment soit interrompu)

Je ne sais pas… si on me donne de l’argent, j’ai le droit de l’utiliser, non ?

PIANISTE (interrompant la discussion)

Mais bien sûr, c’est même ton devoir de dépenser ton argent. Regarde, les taxes que tu paies sur le carburant financent les aides sociales, c’est donc toi qui permets aux pauvres gens de manger. Brûler du kérosène est un geste d’amour envers les plus démunis.

GAIAROTI (circonspect)

Hmmm.

GRETA (coupant le pianiste)

Oui, il paraît même qu’avec le CO2 dégagé par ton kérosène, on fabrique des boissons gazeuses pour les pauvres ! Non mais sérieusement !

PIANISTE (l’ignorant)

Gaiachéri, réfléchis. Si demain tu décides de tout arrêter, tu vas revendre ton Concorde, non ?

GAIAROTI

Oui.

PIANISTE

Donc quelqu’un continuera à brûler du kérosène avec ton avion, et ça ne changera rien !

GRETA

Mais si, ça change tout ! Lucien, tu peux incarner le changement, un avenir durable.

GAIAROTI (un peu perdu)

Il faut que je réfléchisse.

PIANISTE (à Greta)

Bon, miss Permaculture, tu me fatigues. On a fait venir près de mille candidats des quatre coins du monde pour ce job. Estime-toi chanceuse plutôt que de râler.

GRETA

Wahou, mille trajets pour offrir un seul poste, super bilan carbone, le concours !

PIANISTE (soufflant, exaspéré)

Gaiachéri, c’est toi le patron, arrête de tourner en rond. Viens, choisis une partition, et ensuite tu décideras si tu veux renoncer au soleil, aux tournées, tout !

Gaiaroti tend une partition.

GAIAROTI

Cette ode à la femme, où il découvre qu’il l’aime.

PIANISTE (lève les yeux au ciel, atterré, il souffle)

Génial, un programme pour la parité !

No puede ser — Sorozábal, La tabernera del puerto
« Ce n’est pas possible » : Leandro refuse de croire que la femme qu’il aime puisse le trahir.
Écouter

GRETA (enchaîne et fait de même en lui tendant une partition, il souffle)

Mimì… qui vit de rien et veut simplement être aimée. Un programme pour la sobriété !

Sì, mi chiamano Mimì — Puccini, La Bohème
Mimì se présente : une brodeuse qui vit de peu et aime les choses simples.
Écouter

O soave fanciulla — Puccini, La Bohème
Rodolfo et Mimì s’avouent leur amour au clair de lune.
Écouter

PIANISTE (interrompant l’enlacement des deux amoureux)

Gaiachéri, décide-toi, la nuit tombe, et il est bientôt trop tard pour faire le tour du monde.

GAIAROTI (paniqué)

Oh mon Dieu, je n’ai pas vu la nuit depuis si longtemps. Ça me stresse, je vais mal dormir, c’est sûr. Demain je vais être épuisé, sans énergie, au lieu d’être nourri de soleil je serai rempli d’obscurité. Le Gaiaroti solaire que tous attendent ne sera pas au rendez-vous. J’entends déjà le public me huer.

Vite, mon agent. (Au téléphone, en colère.) Tout ça c’est ta faute, tu n’as pas su gérer le timing… Je ne veux pas savoir comment tu te débrouilles mais je DOIS rester au soleil. On finit de répéter et on arrive. (Il raccroche.)

GRETA (apaisante)

Tu sais Lucien, ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose. On doit tous faire des efforts pour donner un peu de répit à la planète.

Pour limiter la dérive climatique, chaque personne devrait émettre au maximum 2 tonnes de CO2 par an. Et rien qu’avec tes tours du monde quotidiens en avion, tu dépenses le quota annuel de 9 000 personnes.

GAIAROTI (s’interrogeant)

C’est vrai, c’est beaucoup… mais j’ai bien plus de spectateurs. Je peux leur refacturer une part de mon budget carbone, non ?

GRETA

Ben, je pense pas que…

PIANISTE (clôturant le débat en se redressant pour reprendre toute sa puissance)

Personne ne peut empêcher la Terre de continuer de tourner. Accepte-le, Grrreta, on n’a pas le choix !

Allons, chantons une chanson où pour une fois l’opéra finit bien. Gaiachéri a besoin de vibrer pour éliminer toute cette négativité. Prenons L’Élixir d’amour pour positiver. Un programme Yes we can ! (Cassant, à Greta.) La toute fin, quand tu viens te faire pardonner.

Prendi, per me sei libero — Donizetti, L’elisir d’amore
Adina rend sa liberté à Nemorino et finit par lui avouer qu’elle l’aime. Pour une fois, l’opéra finit bien.
Écouter

GAIAROTI (recevant un SMS)

Miracle ! Mon agent a trouvé une solution. Une chance, notre mécène Ellon Musk venait voir les préparatifs du spectacle. Il est actuellement sur le tarmac et propose de nous prêter sa navette spatiale !

Selon lui (lisant) : « Il ne faut pas lutter contre la rotation de la Terre, il faut s’en échapper. Il suffit de sortir de l’atmosphère, de laisser la Terre tourner sans nous et de redescendre ensuite. » Il ajoute que « c’est plus joli, et plus rapide, 12 heures de voyage au lieu de 18 ».

Greta, c’est super, on va polluer 6 heures de moins par jour !

GRETA

Mais Lucien… un voyage dans l’espace produit 10 fois plus de CO2 que ton tour du monde. Tu vas maintenant dépenser le quota annuel de 90 000 personnes !

GAIAROTI

Ah oui ? Mais… attends… avec le temps gagné, on pourrait pas, je sais pas, compenser… planter des arbres par exemple ?

PIANISTE (enjoué)

Magistral, Gaiachéri ! Quelle ingéniosité, neutraliser ton empreinte carbone, voire la rendre négative. Le public va adorer.

GRETA

Pour neutraliser tes émissions carbone, il te faudra juste… 6 millions d’arbres ! Si tu les plantes en ligne, ça fera une fois et demie le tour de la Terre ! Tu pourras même en profiter pour installer dessus une tyrolienne à grande vitesse, pour des tours du monde décarbonés, pour varier ! Sérieusement…

GAIAROTI (faisant la diva)

Greta, tous tes chiffres me donnent le tournis. Je ne suis pas ingénieur, ce n’est pas de ma faute si les moyens de transport actuels sont si polluants ! Moi, je suis un artiste !

PIANISTE (protecteur)

Bien sûr que tu n’es pas responsable ! Et puis ça n’a aucun sens, ces quotas carbone. Réfléchis un peu, ce pétrole, il existe ! Tu crois que si ce n’est pas nous qui l’utilisons, il ne sera pas consommé par un autre ? Et fondamentalement, n’est-il pas plus éthique de brûler ce pétrole pour la beauté de l’art que pour faire la guerre ?

GAIAROTI (il réfléchit, ce dernier argument ayant fait mouche, puis appelle son agent)

Allô, j’ai bien réfléchi… (très fier de lui) j’accepte d’aller dans l’espace pour la beauté de l’art, mais uniquement le temps que la science me trouve une autre solution !

(Prenant la main de Greta.) J’ai néanmoins une condition : je veux qu’on utilise à présent du biokérosène, j’ai vu sur internet que ça existait. Dis-le à Musk !

(En attendant au téléphone, Gaiaroti parle tout seul.) I have a dream… I am green…

(Son agent reprend.) Oui, oui. Quoi ? Ellon Musk n’a jamais testé de carburant bio, et alors ?… Dangereux ?

(Sur un ton grandiloquent.) Dis-lui que ne rien faire pour éviter la dérive climatique, ça, c’est dangereux ! Pour le climat, je suis prêt à tout, je dois montrer l’exemple. Je veux être un artiviste. The « Green Tenor » !

Cállate, corazón — Moreno Torroba, Luisa Fernanda
« Tais-toi, mon cœur » : un amour qu’il vaudrait mieux faire taire.
Écouter

GAIAROTI (mélancolique)

Cela fait 10 ans que je vis une seule grande journée. Je n’ai pas vieilli d’un jour mais je me sens un peu las. Je rêve de ralentir, d’un monde où les jets privés et les fusées seraient interdits. Un monde où toi et moi, nous pourrions avoir une petite maison, un potager, où nous chanterions juste pour le plaisir en récoltant nos légumes, sans le stress de la performance.

GRETA

On est tous coincés dans une société qui manque de cohérence. On nous parle d’économiser les ressources, mais surtout de ne pas arrêter de consommer. On nous parle de sobriété et en même temps de produire toujours plus, plus vite.

GAIAROTI (de nouveau grandiloquent)

J’ai une idée, pour montrer qu’on n’est pas hors-sol, qu’on est pleinement conscients des enjeux écologiques. On va ralentir le tempo de nos chansons ! Au lieu d’en jouer 10 en une heure, on en jouera seulement 8. Ce sera à la fois une vraie démarche artistique et un geste de sobriété.

GRETA (un peu déconcertée, puis presque suppliante)

Oui, il y a sûrement plein de bonnes idées pour réinventer l’opéra. D’ailleurs, je me rends compte que j’ai besoin de m’engager plus pour l’écologie. Viens, unissons-nous avec d’autres artistes pour que l’art symbolise un futur désirable… une sobriété choisie plutôt qu’une pauvreté subie.

GAIAROTI (apeuré)

Faire de l’associatif… avec des hippies, très peu pour moi. Merci.

GRETA

Je ne te demande pas de vivre dans un tipi. Juste d’apprendre à choisir à quoi on renonce. Nous sommes des artistes, plus nous avons de contraintes, plus nous sommes créatifs ! Sur scène, nous avons le pouvoir extraordinaire de bouleverser les représentations du monde.

GAIAROTI (défaitiste)

Tu peux toujours rêver, on sera en 2100, à +10 degrés, quand on nous consultera. Personne n’écoute les scientifiques, alors nos voix lyriques… À part pour chanter à la pause du Conseil des ministres !

(Puis, déterminé à faire sa part.) Mais on peut toujours faire plus d’efforts… Si tu veux, pour économiser de l’énergie, je suis prêt à chanter dans le noir.

PIANISTE

Ça, c’est bien ! Le noir, une émotion inédite pour le public.

GRETA (dans sa barbe)

Ben voyons.

GAIAROTI

Oui, Coco, faisons l’air de Cavaradossi avant le peloton d’exécution. C’est la nuit, il voit briller les étoiles, il pense à Tosca et à sa vie qu’il n’a jamais tant aimée !

Fondu au noir.

E lucevan le stelle — Puccini, Tosca
Avant d’être fusillé, Cavaradossi se souvient des étoiles, de Tosca, et de la vie qu’il n’a jamais tant aimée.
Écouter

Chanté dans le noir, avec une seule petite lumière.

GRETA (émue)

Je suis désolée, mais je vais rester au sol. Si un jour j’ai des enfants, je ne pourrai pas leur expliquer que j’ai cédé aux sirènes d’une gloire éphémère aux conséquences éternelles.

GAIAROTI (froid)

Je respecte ton choix, mais toi, respecte le mien. Pour moi, c’est le prix de l’art !

GRETA (sur la musique du « Lacrimosa » de Mozart)

Mozart vivait dans un monde sans pétrole. Sa musique n’en était pas moins belle.

Lacrimosa — Mozart, Requiem (piano seul)
Le jour des larmes.
Écouter

Toujours sur la musique, Gaiaroti s’installe dans un halo de lumière proche du pianiste, qui sort un casque d’astronaute. La navette est symbolisée par le piano. Greta s’éloigne, sur des roulettes, pour symboliser le départ de la navette. Effet sonore de décollage.

Fondu au rouge feu, puis au noir.

Alarme : bip, bip, bip.

GAIAROTI

Houston, we have a problem. Panne d’essence, plus de carburant biosourcé, la navette ne peut pas dévier sa trajectoire pour revenir dans l’atmosphère.
Allô, j’appelle la Terre.
La compagnie d’assurance refuse de nous rapatrier, le carburant bio n’était pas sous garantie.
Allô la Terre, apparemment Ellon Musk a changé de 06, personne n’a son nouveau numéro ?

PIANISTE (paniqué)

Oh mon Dieu, Lucien, comment as-tu pu nous mener là ! Quelle folie !

GAIAROTI (ne l’écoutant pas)

Que c’est beau.

PIANISTE

Mourir coincé en orbite au milieu du cimetière de satellites Starlink d’Ellon Musk. C’est moche !

GAIAROTI (ne l’écoutant pas, il appelle Greta par radio)

Greta ?

GRETA

Oh Lucien, c’est une catastrophe !

GAIAROTI

Si seulement tu pouvais être avec nous, c’est incroyable !
Ici la Terre apparaît comme une sphère tellement fragile, un point bleu pâle suspendu dans le vide, protégé par une fine atmosphère.

GRETA (paniquée)

Mais, tu réalises que tu es condamné à graviter éternellement autour de la Terre ?

GAIAROTI (ne l’écoutant pas)

Ici le soleil se lève toutes les 90 minutes. Les nuages de l’océan Pacifique se divisent et rétrécissent pour former des fractales stratosphériques. Au-dessus du Sahara, on peut voir le vent, compressé à travers les trouées des montagnes, sculpter le sable selon des courbes sinusoïdales longues de plus d’un millier de kilomètres. C’est magique ! Je n’aurais jamais cru éprouver un jour une telle sensation de connexion.

GRETA (triste)

Mais tu ne vas pas pouvoir revenir sur Terre !

GAIAROTI (paisible)

Ce n’est pas grave. Je suis enfin serein. Je vais devenir éternel.

GRETA (avec tendresse)

Tu voulais être une étoile… à côté du soleil.

PIANISTE (amer)

Un ténor rôti.

Ma come puoi lasciarmi — Puccini, La Rondine
Duo d’adieu, comme par radio : « Mais comment peux-tu me quitter ? »
Écouter

Noir. Dans le noir, deux petites lampes torches apparaissent.

VOIX D’ENFANT

Maman, c’est quoi cette étoile qui brille dans le ciel ?

GRETA

C’est l’étoile Gaiaroti, mon fils. Tu peux le remercier. Grâce à lui, l’humanité a enfin compris où la menait sa folie de toute-puissance.

Saluts.

FIN

© Ariel Waserhole, tous droits réservés.
